30 septembre 2008

heroes we need : elisabeth lebovici






Les héros sont des personnages debout. Monumentaux. Comme les statues des temps anciens ou des ex pays communistes, figés dans des positions éternelles. Un film super du lituanien Deimantas Narkevicius montre une statue de Lénine, reboulonnée—au lieu d’être déboulonnée, et ce, par le procédé miracle du montage à l’envers. Pendant un temps, le héros de la Révolution plane dans les airs, comme un dieu, avant d’être brutalement ajusté érigé sur son socle. Vlang ! Verticaux, les héros. Quant aux super héros, ils semblent toujours en position descendante –du moins dans mon souvenir des temps héroïques des Bat ou Superman ; eux aussi, comme des anges, des super anges motorisés ou électroniques, ils descendent sur terre, vers moi. Ils condescendent. Je les emmerde.


Mon héroïne, c’est l’horizontale.

Mes héroïnes écrivent. C’est leur horizon, mon horizon lorsque j’écris ce texte. Elles ne butent personne avec leurs super pouvoirs ; leur sauvagerie, leur violence, leur grossièreté, leur brutalité sont ici dans leur tête, s’expriment là dans leurs écrits, peut être sous la forme d’une phrase, triturée, greffée, biffée, rebiffée, effacée, mille fois retravaillée et qui n’a l’air de rien. Un sujet, un verbe, un complément, même pas . Mes héroïnes sont des femmes assises comme celle que Copi, pédé argentin, dessina, de façon hebdomadaire, dans le Nouvel Observateur des années 1970 : La Femme Assise, mutique, conne, moche, butée et géniale et sans nom. Elles ne sont pas des fantasmes. Les fantasmes, c’est autre chose, une autre cause.

Mes héroïnes sont dans l’écriture, de A à W, de Kathy Acker à Monique Wittig et Virginia Woolf et sans passer par Yourcenar, que je n’admire pas. Elles sont dans la théorisation, comme Judith Butler. Elles sont dans la peinture, dans la photographie comme Diane Arbus, dans l’installation, dans la performance, dans la musique et surtout dans la circulation entre tout cela, comme Sophie Taeuber-Arp, comme Lygia Clark comme VALIE EXPORT, comme Eva Hesse, comme Delphine Seyrig, l’actrice militante et toutes celles, nombreuses, qui m’ouvrent des portes ici ou ailleurs, produisant cet effet psychotrope, consistant à changer quelque chose dans le monde qu’on a dans la tête.

J’adore l’idée que mon héroïne Claude Cahun ait elle-même écrit un petit livre de « fables intempestives » sur des héroïnes : Dalila, Judith, Sapho, Cendrillon, Salomé, Ève, et cætera. Pas des saintes. La légende dorée qu’elle y déroule n’est pas consensuelle, elle pique au contraire, comme ce manifeste de Cahun que j’adore, intitulé : « prenez garde aux objets domestiques ».

Marcel Duchamp, lorsqu’il adopta l’identité de Rrose Sélavy, ne fit certes pas acte d’héroïsme, au sens qu’on donne généralement à cette expression guerrière. Il s’invente pourtant en héroïne. Le mot n’aurait-il pas une signification identique, selon qu’on l’énonce au féminin ou au masculin ?
Rrose, c’est éros, évidemment, mais c’est rosse, c’est héros, c’est pas complètement hété-rosse. Rrose, hérose, héros au féminin… L’héroïne alors, entre en circulation.


EL.
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